Alioune SAMB : « …que voulons-nous réellement transmettre lorsque nous appelons quelque chose “patrimoine” » ?
Il lance un débat actuel nourri par les mouvements de restitution des objets patrimoniaux entre les « colons » et les « colonisés » à travers son essai intitulé : « Le pillage ne devient pas patrimoine parce qu’il a bien vieilli » ? » Puis il questionne : Qui parle pour le patrimoine et pourquoi les musées hésitent ? Lui c’est Alioune SAMB, Sénégalais, spécialiste de la recherche de provenance et documentation muséale. Il relance ainsi la question fondamentale de qui détient le pouvoir de faire parler des œuvres une fois pillées et bien conservées et documentées qui sont restituées ou qui circulent encore dans les galeries et les circuits du marché des arts. À la croisée de la muséologie, de l’anthropologie et de la critique postcoloniale, cet ouvrage pose une question centrale et dérangeante : qui a le droit de dire ce que signifient les objets ? Il questionne aussi le rôle que les institutions muséales et les États Africains doivent jouer pour protéger au mieux les biens culturels en Afrique. Avant le lancement officiel, de l’ouvrage annoncé pour le 4 juin 2026 prochain, votre plateforme Horizoncultures.info a rencontré son auteur pour un décryptage devant permettre aux futurs lecteurs d’en savoir davantage sur les motifs et les questionnements à l’origine de cet essai sur le patrimoine culturel en Afrique. Lisez plutôt !
Horizoncultures: Bonjour monsieur SAMB : Comment est née l’idée de cet essai titré « Le pillage ne devient pas patrimoine parce qu’il a bien vieilli », et quel débat cherchez-vous à relancer à la veille de sa sortie au Sénégal ?
Alioune SAMB : Bonjour monsieur TONOUKOUIN, l’idée est née du travail quotidien avec les collections : les objets, les inventaires, les cartels, les bases de données, les absences. Dans un musée, un objet n’est jamais seulement conservé. Il est aussi nommé, classé, décrit et exposé. Et ces opérations ne sont pas neutres. Je suis parti d’un constat simple : certains mots peuvent calmer une histoire violente. « Collecté », « acquis » ou « entré dans la collection » peuvent parfois faire oublier les rapports de force qui ont rendu l’objet disponible. Le débat que je veux relancer est clair : la restitution ne concerne pas seulement le retour des objets. Elle concerne aussi le pouvoir de dire ce qu’ils sont, d’où ils viennent, ce qu’ils signifient et qui a le droit de parler pour eux.
Horizoncultures: Comment définissez-vous le « pillage » des biens culturels, et pourquoi le simple fait qu’un objet ait vieilli dans un musée ne suffit-il pas, selon vous, pour en faire un patrimoine légitime ?
Alioune SAMB : Le pillage, ce n’est pas seulement le vol brutal. C’est toute sortie d’un bien culturel rendue possible par un rapport de force : conquête militaire, domination coloniale, collecte sous contrainte, achat inégal, trafic ou absence de consentement réel. Les exemples sont connus. Les Bronzes du Bénin ont été pillés lors de l’expédition britannique de 1897 contre Benin City, dans l’actuel Nigeria ; des milliers d’objets auraient été pris dans les palais et autres sites royaux. Dans l’actuelle République du Bénin, les 26 trésors royaux d’Abomey restitués par la France en 2021 avaient été pris dans le contexte de la conquête coloniale du Dahomey.
Le temps passé au musée ne change pas ces conditions de départ. Il peut rendre l’objet familier, bien documenté, bien conservé, bien exposé. Mais il ne transforme pas une prise en consentement, ni une dépossession en légitimité. Ce que le musée ajoute, c’est de la conservation, du classement, parfois du prestige. Ce qu’il ne peut pas ajouter seul, c’est la justice de l’origine. C’est pour cela que je dis que le pillage ne devient pas patrimoine parce qu’il a bien vieilli. Le vieillissement institutionnel peut stabiliser une présence ; il ne suffit pas à la rendre juste.
Horizoncultures: Pensez-vous que les grands musées, en particulier ceux d’Europe, contribuent à transformer le pillage en patrimoine, et quel rôle les États africains doivent-ils jouer face à cette histoire ?
Alioune SAMB : Oui. Pas toujours en cachant, mais souvent en reformulant. Une saisie devient une acquisition. Une expédition militaire devient une mission scientifique. Une violence devient une information de cartel. Le musée peut rendre un objet respectable par le classement, la conservation, l’exposition et le langage institutionnel. C’est ainsi que le pillage peut progressivement devenir patrimoine dans l’imaginaire public.
Les États africains doivent être plus offensifs : documenter leurs collections, financer les musées, renforcer les archives, former des spécialistes de la provenance et construire leurs propres récits patrimoniaux. Réclamer les objets est nécessaire. Reprendre le contrôle du sens l’est tout autant.
Horizoncultures: Avec la loi française sur les restitutions et les débats récents, voyez-vous dans ces démarches une vraie rupture ou encore une mise en scène symbolique qui ne touche pas au fond du problème ?
Alioune SAMB : C’est une avancée réelle, mais pas encore une rupture complète. La nouvelle loi française crée un cadre général pour restituer certains biens culturels illicitement appropriés entre le 20 novembre 1815 et le 23 avril 1972, au lieu de passer uniquement par des lois au cas par cas. C’est important, parce que cela reconnaît enfin que certaines collections publiques ont été constituées dans des contextes de domination coloniale. Mais le fond du problème reste entier : qui décide des critères, des délais et des conditions ? Si ceux qui détiennent les objets gardent aussi le pouvoir de fixer les règles du retour, alors la restitution reste largement contrôlée par l’ancien centre. Une loi peut ouvrir une porte. Elle ne suffit pas, à elle seule, à déplacer l’autorité.
Horizoncultures: Dans votre essai, vous reliez pillage colonial et pillage post-colonial au cœur du marché de l’art. Pourriez-vous expliquer en quoi le pillage d’aujourd’hui prolonge celui d’hier ?
Alioune SAMB : Le pillage colonial et le pillage actuel ne sont pas identiques, mais ils reposent souvent sur la même logique : extraire, déplacer, vendre et légitimer. Hier, des objets sortaient d’Afrique par la conquête militaire, l’administration coloniale ou certaines missions scientifiques. Aujourd’hui, ils peuvent sortir par les fouilles clandestines, les réseaux de trafic, les ventes opaques ou des provenances volontairement floues. Le marché de l’art joue un rôle important dans cette continuité. Une provenance incomplète peut devenir acceptable dès lors que l’objet circule dans les bons catalogues, les bonnes collections ou les bonnes institutions. La différence, aujourd’hui, c’est que nous ne pouvons plus prétendre ne pas savoir.
Horizoncultures: En quoi le pillage des biens culturels affecte-t-il les mémoires et les identités au Sénégal et en Afrique, et qui, selon vous, doit assumer une responsabilité politique, morale et culturelle aujourd’hui ?
Alioune SAMB : Le pillage ne retire pas seulement des objets. Il retire des relations, des récits et des possibilités de transmission. Un objet culturel peut porter des gestes, des usages, des savoirs ou des appartenances. Lorsqu’il est arraché à son contexte, ce n’est pas seulement une matière qui part. Une partie de la mémoire collective est aussi déplacée. La responsabilité première revient aux institutions et aux États qui détiennent des collections issues de rapports de domination. Mais les États africains ont aussi une responsabilité claire : financer les musées, protéger les collections, documenter les objets, former les professionnels et soutenir la recherche de provenance. La mémoire ne se défend pas seulement par des discours. Elle se défend par des politiques concrètes.
Horizoncultures: Concrètement, qu’attendez-vous de la sortie de cet ouvrage le 4 juin au Sénégal : quels débats, quelles actions ou quelles initiatives souhaitez-vous voir naître dans la société civile et les institutions ?
Alioune SAMB : J’attends que ce livre ouvre des discussions concrètes sur les musées, les collections, les inventaires, les cartels et la provenance des objets. J’aimerais voir plus de recherche de provenance, plus d’ateliers sur la documentation des collections, plus de formation pour les jeunes professionnels et plus d’implication des communautés dans les récits patrimoniaux. Au Sénégal, nous devons aussi interroger nos propres pratiques : comment documentons-nous nos collections ? Que disent nos inventaires ? Que taisent-ils parfois ? Le livre pose finalement une question simple : que voulons-nous réellement transmettre lorsque nous appelons quelque chose “patrimoine” ?
Propos recueillis par Sessi TONOUKOUIN
